Le gaga ou le plaisir dans l’effort
- Léa Chalmont-Faedo
- 11 oct. 2015
- 4 min de lecture
En ce début de saison, le Berliner Staatsballett a invité le chorégraphe israélien Ohad Naharin, directeur de la Batsheva Danse Company de Tel Aviv depuis 1990. L’occasion pour la jeune troupe berlinoise de plonger dans la danse gaga, baptisée ainsi par Naharin en souvenir du premier mot qu’il aurait prononcé. Véritable révolution, le gaga cultive le style propre de chaque danseur et danseuse en « écoutant ses sensations, en se connectant avec l'animal qu’ils-elles sont ». Kévin Pouzou, Solotänzer (l’équivalent peu ou prou de Premier Danseur) du Staatsballett, nous raconte cette expérience aussi formatrice qu’étonnement nouvelle…

© Fernando Marcos
La danse gaga rompt-elle avec la danse classique, ou pas ?
Le gaga n’a rien à voir avec le classique, tout le monde peut danser du gaga car nous avons tous une idée de notre corps et de notre personne. Mais si en danse classique, la rigueur mène à la liberté du mouvement, à l’inverse, en gaga, la liberté du mouvement amène à une technique. En ce sens, le gaga est beaucoup plus proche du contemporain. Pour moi, c’est même un approfondissement de la danse contemporaine. Au CNSM de Paris où j’ai été formé, on profitait des enseignements contemporain et classique mais si j’avais eu des cours de gaga à l’époque, j’aurais eu une toute autre approche du contemporain. Ohad Naharin a en somme matérialisé les idées du contemporain chères à Graham et Cunningham.
Comment Ohad Naharin a-t-il approché le Staatsballett et ses danseurs ? Leur laisse-t-il une grande marge de manœuvre ? Quel rôle joue l'improvisation dans le gaga ?
Deux assistantes de la Batsheva Dance Company sont venues et ont donné un workshop gaga à toute la troupe en début de saison. Une sorte de cours d’initiation qui s’est vite développé en atelier chorégraphique. Puis, les effectifs ont été réduits au fil des jours, certains danseurs étant moins adaptés au gaga. Ohad Naharin considère le gaga comme un processus allant vers une nouvelle idée du mouvement. Ce que son équipe observe surtout, c’est l’ouverture d’esprit des danseurs envers le gaga. Par exemple, ça ne les intéresse pas de savoir qui est le ou la meilleur-e danseur-se pour interpréter le rôle. L’important c’est l’évolution du mouvement à travers sa recherche personnelle : on affirme son individualité, le fait d’être une entité en soi, d’où l’improvisation. Mais si chacun exprime son état unique cela signifie aussi qu’on est en fin de compte similaire dans l’ensemble. Naharin recherche avant tout les types de personnalités et les caractères de ses interprètes.

Danseurs gaga en compagnie de Ohad Naharin © Gadi Dagon
Donc le gaga se définirait plus comme un simple plaisir de bouger ? Mais y a-t-il une partie du corps prédominante dans le mouvement gaga ?
Oui et non, tout est sollicité, en interaction : le sol, l’air, l’espace intérieur et extérieur, les bras, le dos. Le gaga n’est régi par aucune règle si ce n’est celle de la liberté pure du mouvement, qui peut être engendré par n’importe quelle partie du corps, qui crée une réaction dans n’importe quelle autre partie du corps. Pendant les workshops, on nous a proposé une approche philosophique du plaisir à l’état pur : « Reconnectez-vous avec le plaisir, sentez que votre bassin est la partie du corps qui engendre le mouvement, puis, léchez-vous les dents comme si vous vous délectiez d’un mets sucré ! » Et c’est très agréable de se rappeler, d’un coup, qu’il faut prendre du plaisir en dansant.
Parle-nous de Secus ? Est-ce une œuvre engagée ?
C’est un extrait d’une pièce en trois parties intitulée Three. Secus se compose de séquences chorégraphiées par Naharin, je dirais à 70%. Le reste est le résultat d’improvisations chorégraphiées par les danseurs. Voilà pourquoi tous les Secus programmés de par le monde sont différents même si la trame, elle, reste identique. Secus ne répond à aucune narration mais évoque une recherche philosophique, comme si le spectateur se trouvait devant une œuvre d’art abstraite. Libre à vous d’interpréter cette constellation de messages. Mais Naharin propose une réflexion autour de l’individualité dans un ensemble. Côté musique, je ne pense pas qu’elle joue un rôle primordial dans le gaga. La partition est simplement une sorte de vague qui nous porte vers le mouvement, sur laquelle notre gestuelle surfe. D’ailleurs, nos premiers cours de gaga se sont déroulés dans un silence absolu. À travers ce non-stop du mouvement, le corps s’installe dans un rythme reposant et dynamique à la fois. C’est comme être dans un club avec un bon Dj qui sait quand donner quoi.

Kévin Pouzou à droite dans "Vielfältigkeit. Formen von Stille und Leere." de Nacho Duato © Fernando Marcos
Allez-vous continuer le gaga après que Secus soit entré au répertoire ?
Je ne sais pas mais les workshops, en amont de la première, sont la condition sine qua non pour pouvoir compter des œuvres de Naharin au répertoire de la troupe. Et puis, les danseurs ne doivent pas se regarder dans les miroirs, ainsi se rapprochent-ils plus de la vérité de leur danse. Tout cela est stipulé dans le contrat : c’est strict mais c’est très bien ! Duato / Kylián / Naharin Deutsche Oper 22, 23, 27 et 29 octobre 4 et 11 novembre Reprise en mars 2016










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